Circé, de Madeline Miller

Pour ce premier article critique, je vais m’attaquer à un gros coup de cœur que j’ai lu cet été. De base, je voulais le chroniquer avec Achille, mais mon article devenait tellement long que je me suis résolu à couper la poire en deux. Voici donc ma critique de Circé, de Madeline Miller.

De base, un livre sur la mythologie grecque – thème que j’affectionne au plus haut point –, racontant la vie d’une immortelle, de son point de vue, ne pouvait que me plaire. J’étais partie avec un fort a priori positif et, par le hasard des choses, je n’étais pas seule à le lire. Une amie avait acheté le livre en anglais, sans qu’on en ait parlé avant et nous étions toutes les deux au même endroit. Aussi, nous en discutions au fur et à mesure de notre lecture et c’est un souvenir assez positif et lié à ce livre que j’en garde.

Enfin, dernier point qui a joué, j’écris sur la mythologie. Plus exactement, je rédige un roman sur les phorcydes, du point de vue de Sthéno. Autant dire que j’étais aux anges et que j’avais un double intérêt à ce livre : le sujet et comment quelqu’un d’autre écrivait sur ce sujet proche. Ce fut assez instructif et là encore, cela a dû jouer sur mon appréciation.

Mais trêve d’introductions, passons aux choses sérieuses :

Circé

Autrice : Madeline Miller

Date de publication : 10 avril 2018

Nombre de page : 576

Résumé : Helios, dieu du soleil, a une fille : Circé. Elle ne possède ni les pouvoirs exceptionnels de son père ni le charme envoûtant de sa mère, mais elle se découvre pourtant un don : la sorcellerie, les poisons et la capacité à transformer ses ennemis en créatures monstrueuses. Peu à peu, même les dieux la redoutent.
Son père lui ordonne de s’exiler sur une île déserte sur laquelle elle développe des rites occultes et croise tous les personnages importants de la mythologie : le Minotaure, Icare, Médée et Ulysse….

Mais cette existence de femme indépendante et dangereuse inquiète les dieux et effraie les hommes. Pour sauver ce qu’elle a de plus cher à ses yeux, Circé doit choisir entre ces deux mondes : les dieux dont elle descend, les mortels qu’elle a appris à aimer.

Mon avis :

Ne tournons pas autour du pot, j’ai adoré. Cela a été mon coup de cœur de cette année si bien que j’ai offert le livre à quelqu’un dans une tentative de le convaincre. Je regrette d’ailleurs, car j’aurais bien aimé le relire.

Le premier point qui m’a sauté aux yeux, c’est à quel point c’était bien écrit. C’est toujours compliqué d’écrire sur la mythologie, car c’est très dense et qu’il faut arriver à donner du sens à des actions qui sont parfois symboliques – sans parler de faire comprendre la mentalité d’époque. C’était doublement difficile, du fait que nous sommes du point de vue des dieux qui ont une manière de raisonner tellement différente des mortels. Madeline Miller s’en sort très bien sur ce point. Elle arrive à garder tout concis, à ne pas perdre dans la mythologie.
Un exemple qui me vient en tête et qui vous paraîtra peut-être insignifiant est une réflexion que se fait Circé sur une tante et sur le fait qu’elle ne va pas dire son nom, car elle a tellement d’oncles et de tantes qu’on ne serait pas sorti de l’auberge si elle commençait à dire qui est qui. Et c’est totalement vrai. Le livre est parsemé de petites phrases ainsi qui sont très justes et qui aident à rendre l’univers concret.
Il est aussi parsemé de petites piques, de temps à autre, qui font mouche et qui rajoutent de l’humour. Cela se voit surtout dans les dialogues. Une qui me vient en tête est le moment où Hermès arrive à la porte de Circé pour transmettre un message à un de ses habitants. Il lui dit bonjour, elle lui répond non et veut refermer la porte. Rien qu’à m’en rappeler, j’en ris encore.
Un autre point important est sa capacité à développer ses personnages afin que, même s’ils nous semblent étranges voir immoraux, ils ne sonnent jamais faux. Il n’y a aucun « méchant très méchant ». D’ailleurs, il n’y a aucun héros non plus. Le livre propose à plusieurs endroits une déconstruction du mythe du héros parfait, de manière plus subtile que je ne l’ai habituellement vu. On se fait parfois manipuler un bout de temps avant de s’en rendre compte.
De toute manière, les personnages sont vraiment le point fort du livre. On en croise beaucoup tout au long du roman et si certains sont plus développés que d’autres, ils sont tous très bien écrits. On rencontre ainsi tour à tour la famille de Circé, Glaucos, Scylla, Ulysse et tant d’autres…
Astérion apparaît dans le récit (enfin, sa naissance). Vous ne voyez probablement pas qui c’est, mais moi j’étais aux anges pendant tout le chapitre, surtout en voyant son nom cité.
J’ai un gros faible pour Pasiphaé. Je dois avouer que je ne l’avais jamais vu représenté comme cela. D’habitude, elle est passive, en retrait, telle une douce femme au foyer et dont l’épisode le plus marquant est celui du taureau. Je n’avais jamais réalisé qu’elle était sœur de Circé. Ici, elle est bien plus que cela. Elle est horrible, dans le bon sens du terme. Fascinante par la répulsion qu’elle exerce, tellement tordue, tellement représentative de l’état d’esprit si perverti des dieux, le genre de personnage que l’on adore détester et que moi j’adore tout court. Et quand on lui donne enfin la parole, son mode de raisonnement fait sens. On arrive à la comprendre alors que de prime abord, ce n’est pas évident. Je l’aime d’autant plus qu’elle fourre le nez de Circé dans ses contradictions et ça, c’était assez jouissif.
Et puis, elle a la meilleure réplique du roman. Si vous l’avez vu, vous savez de quoi je parle, c’est celle lancée à Dédale dans le chapitre d’Astérion. Quand je l’ai lu, j’ai hurlé de rire. Malheureusement, je n’ai plus le livre sous la main et je ne la retrouve pas sur internet, dommage…
Mais voilà que je parle des personnages sans même évoquer la principale. Un peu un comble, non ? J’aime beaucoup Circé, et tant mieux, car nous sommes intégralement de son point de vue. On suit, page après page, son évolution, ses réflexions, plongées dans ses pensées. Si bien que je ne pense pas que cela soit possible de lire le roman si on n’arrive pas à accrocher un peu au personnage. Elle est complexe et bourrée de contradictions, ce qui n’est pas pour me déplaire. Elle fait une très bonne narratrice, car elle se sent souvent en dehors, peu « normale », si bien qu’elle commente souvent d’un point de vue extérieur, dans une recherche de trouver sa place. On la voit tâtonner, se questionner, échouer, réessayer, se faire trahir, mûrir… Chaque nouvelle expérience lui apporte quelque chose de nouveau. Et elle sonne terriblement juste.
Sa relation avec Ulysse occupe une certaine place dans le roman, même après son départ et elle est assez bien faite. C’est par son prisme qu’il y a la déconstruction du héros. Sans trop rentrer dans les spoils, c’est un des passages où on se fait presque manipuler tant on voit tout d’abord les bons côtés d’Ulysse uniquement, qui sait se montrer charmant et vif d’esprit. Et puis, au fur et à mesure, on se rend compte de certains aspects et notamment qu’ils réveillent le pire chez l’autre – surtout chez Circé.
Et je vais m’arrêter là sur les personnages, car sinon, ma critique va être bien trop longue.
L’aspect sorcellerie est très bien traité également, car, comme le souligne ci bien Circé, ce n’est ni un don ni un pouvoir magique. C’est quelque chose qu’elle acquiert tout au long, découvrant petit à petit et nous avec. Il y a donc plusieurs passages où elle tâtonne, raconte ses expérimentations et cela m’a beaucoup plu. Cela donnait presque… envie. C’était tangible.
En dernier point positif, je n’avais pas vu venir la fin. Mais je ne peux pas trop développer pour ne pas spoiler.

Méduse n’avait pas vu venir la fin ? Oui, eh bien, notre amie commune si. Donc je ne sais pas. C’est vrai que j’ai tendance à me faire mener en bateau facilement. Elle en a aussi été un peu déçue, car, pour elle, la fin n’allait pas assez loin et c’était un peu retour au status quo. Et après qu’elle me l’ait dit, je comprenais son point de vue. C’est vrai, il y a un peu de ça.
Moralité : ne prenez pas tout ce que je dis pour paroles d’évangile, surtout chez Méduse.

Le livre étant un coup de cœur, les points suivants ne seront pas vraiment des gros points négatifs, plus des réflexions qui me sont venues en tête :
Le monde dépeint est assez sombre. Dans un sens, c’est normal, les mythes ont aussi cet aspect. Mais ce qui m’a choqué, c’est qu’à l’intérieur même des familles, il n’y avait aucune entraide ou presque. Tout le monde se sert de tout le monde pour arriver à ses fins. Circé est proche d’un de ses frères ? Ne vous en faites pas, ça ne va pas durer. Et le moment qui m’a laissé échapper un son d’indignation, ce sont les sœurs de Scylla qui se moquent d’elle.
D’ailleurs, en parlant de Scylla. Les mythes ne sont pas toujours respectés – doux euphémisme. Certes, il existe de nombreuses versions de chaque, mais l’autrice n’hésite pas à changer certains passages pour arranger son histoire. Et c’est plutôt cool, en fait. Elle avait fait pareil avec Achille dans lequel l’histoire du talon n’est tout simplement pas présente. C’est assez décomplexant quand on a tendance à avoir peur au moindre détail changé.
Ceci dit, les mythes sont quand même bien retranscrits dans leur ensemble. Et si vous me pardonnez encore de raconter ma vie… J’écris sur les phorcydes. Donc, évidemment, cela comprend Scylla et je savais ce qui allait arriver. J’avais d’ailleurs écrit l’histoire de l’autre point de vue et c’était amusant à voir. Mais du coup, j’ai vu arriver un certain personnage, j’étais là « Ah, ça y est. Nous y voilà. Je sais ce qui va se passer » et ça ne m’a pas enlevé le plaisir de la lecture, ce qui est un bon point.
Un autre point un peu négatif, c’est que Circé est parfois un peu excusée de ses actes. Cela va de pair avec certaines modifications des mythes. En fait, la raison c’est que l’autrice est peu coincée à faire l’équilibriste entre « il faut que les actions de Circé aient du sens » et ça passe par de la justification et le « Il faut aussi montrer ses mauvaises actions ». Dans l’ensemble, ça passe assez bien. Mais il y a quelques moments où est-ce que je tique.
(Bon, OK, je parle encore à Scylla qui s’en prend plein la gueule. Sérieusement. C’est pour le bien de la logique du récit et l’un des plus grands regrets de Circé, mais tout de même… La pauvre quoi x’D).
C’est un avis tout à fait personnel, mais je trouve qu’il n’y a pas assez de Pasiphaé. Elle disparaît du récit après le passage Astérion et c’est dommage, j’en aurais voulu un peu plus. Mais boooon, j’imagine que cela fait sens, il n’y avait pas de place pour elle par la suite. Et puis, on entend de ces nouvelles par la bouche d’un personnage. Je resterais donc avec ma faim et ma tristesse.
D’ailleurs, le frère jumeau de Pasiphaé ne sert à rien. C’est celui avec le moins de présence des quatre. Il était greffé à sa sœur pendant l’enfance et après, pouf, on n’en entend plus parler. Pas sûr que ce soit forcément un mal, mais ça fait un peu tâche parmi tous les autres.
J’aurais vraiment dû lire Achille d’abord. Je ne pouvais pas le savoir, car on peut vraiment lire les deux séparément sans soucis. Cependant, après avoir fini Achille, je me suis dit que cela aurait été plus logique dans ce sens. La raison principale est que Le chant d’Achille (que j’abrège depuis tout à l’heure, my bad) est raconté du point de vue des hommes. De fait, les dieux et le peu qu’on en voit paraissent mystérieux, incompréhensibles. On leur devine une profondeur qu’on ne comprend pas.
Circé, justement, est racontée du côté des dieux. De fait, à mon avis, cela a plus d’impact dans ce sens-là où dans l’autre, il y a une légère frustration à ne pas en savoir davantage (notamment de Thétis).
En plus, Ulysse est dans Achille et on s’y attache plus, car il a un peu le rôle du stratège, du type vraiment intelligent qui a un coup d’avance sur tout le monde. Peut-être que sa déconstruction marcherait mieux si on commence le livre en ayant vraiment de l’affection pour lui et en se rendant compte après des problèmes.
Voilà ! C’est fini pour cet article 😀
Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. J’espère vous avoir donné envie de lire ce roman. Personnellement, si un nouveau roman sort de cette autrice, je me jetterais dessus immédiatement.
Et sur ce, je vous dis à bientôt !

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